Feature Article of Tue, 13 Feb 20180

Paul Biya enfin prêt à tourner la page de sa carrière politique

Paul Biya souffle ce mardi ses 85 bougies d’anniversaire mais ne parviendra pas, de sitôt, à éteindre le brasier irrédentiste à l’ouest du Cameroun. La région anglophone, dans un pays où le bilinguisme est malmené par les francophones, est vent debout contre son président de la république au pouvoir depuis plus de 36 ans.

Dimanche dernier, l’ouest a connu un nouvel accès de fièvre. Bilan : trois gendarmes tués, un sous-préfet enlevé, et des violences enregistrées dans d’autres localités. Selon l’organisation International Crisis Group, au moins 23 gendarmes et policiers camerounais ont été abattus ces trois derniers mois et 75 civils tués par les forces de sécurité depuis septembre dernier.

Dans un discours préenregistré d’un quart heure à la jeunesse camerounaise, le même jour, le chef de l’Etat a effleuré la crise que traverse la partie anglophone depuis novembre 2016 en revenant sur le défi sécuritaire au même titre que la lutte contre Boko Haram. Paul Biya s’est surtout réjoui de l’embellie économique, de la relance des activités et a averti sa jeunesse des périls à venir : « Le “nouveau monde”, qui se prépare sous nos yeux, pourrait être plus dur et plus instable que l’ancien. Les règles auxquelles celui-ci obéissait depuis plus d’un demi-siècle – rôle des Nations Unies dans le maintien de la paix, régulation des échanges internationaux, solidarité à travers l’aide au développement… – s’imposeront peut-être plus difficilement. En revanche, le nationalisme, le protectionnisme, l’isolationnisme risquent de gagner du terrain ».

Ambazonie

Pas le moindre geste envers les Anglophones, qui représentent plus de 20 % de la population. Face à l’indifférence, puis au déclenchement de l’appareil répressif de l’Etat, la protestation sociale des anglophones s’est muée au fil des mois en lutte politique et aujourd’hui en lutte armée pour certains groupes sécessionnistes. En octobre, les séparatistes ont même proclamé l’indépendance d’un Etat baptisé « Ambazonie ».

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La situation s’est encore détériorée à la suite de l’extradition par le Nigeria, fin janvier, de 47 séparatistes qui s’étaient retranchés sur son territoire, dont l’un de leur leader Julius Sisiku Ayuk Tabe, président de ce micro-État autoproclamé.

« Les médias ont relayé le combat des leaders anglophones à partir du Nigeria, obligeant le président Buhari à agir, explique un spécialiste du pays. Malgré les différends historiques sur la souveraineté de la péninsule de Bakassi, les Nigérians n’ont jamais oublié qu’au moment de la Guerre du Biafrasoutenue par Charles de Gaulle et son secrétaire général de l’Elysée aux affaires africaines et malgache, Jacques Foccard, l’ex président Ahmadou Ahidjo avait refusé que le Cameroun serve de base arrière pour les sécessionnistes biafrais. C’est un juste renvoi d’ascenseur ».

Plus de 43 000 personnes ont trouvé refuge dans les Etats de Cross River (33 000) et Benue (10 000) depuis le début anglophone, selon l’agence nigériane de gestion des situations d’urgence (Sema).

« Alors qu’il y a des extrémistes parmi les militants, le gouvernement assume une part importante de la responsabilité du conflit, explique Crisis Group. Il n’a pas reconnu la légitimité des griefs anglophones [Ndlr : décentralisation, revendications identitaires] ; ses forces de sécurité ont commis des abus généralisés ; et il a emprisonné de nombreux militants pacifiques début 2017 ».

Plusieurs petits groupes d’«autodéfense » (les Tigres, les forces d’Ambaland et les Vipers, pour n’en nommer que quelques-uns) opèrent désormais aux côtés de deux milices armées : les Forces de défense d’Ambazonia (ADF) et les Forces de défense du Cameroun méridional. Elles organisent des attaques de basse intensité contre les postes militaires, les postes de gendarmerie et de police.

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Présidentielle en octobre < /b>

Cette crise anglophone arrive au plus mauvais moment alors que l’armée nationale est encore engagée dans des opérations de sécurisation au nord Cameroun contre Boko Haram. Elle hypothèque aussi le bon déroulement du scrutin électoral (présidentielle et législatives), prévu en octobre prochain. Paul Biya, dans ses vœux à la nation et son discours à la jeunesse, a éludé de parler de ses projets politiques.

Arrivé au pouvoir en janvier 1982, il peut parfaitement se représenter après avoir fait changer la Constitution. Tous les Camerounais sont suspendus aux lèvres du locataire du palais d’Etoudi. Ira, Ira pas ? A chaque nouvelle approche de la date fatidique, le très secret président, que son père destiné à la prêtrise en l’inscrivant au petit séminaire, tarde à annoncer sa candidature et ses compatriotes revivent le même remake sur fonds de rumeurs de maladie.

Ses apparitions en public sont rares, il vit une bonne partie de son temps à Mvomeka’a, son village natal, quand il n’est pas en voyage en Europe, notamment à Genève. Cela alimente toutes les rumeurs.

Avant sa réapparition publique pour son discours à la jeunesse, le chef de l’Etat était donné agonisant et en soins intensifs dans un hôpital européen… Ses opposants sont souvent à la base de ces informations infondées mais, parfois, certains pensent que Biya lui-même lance des perches aux prétendants à la succession pour mieux les « abattre ». Combien ont cru leur heure de gloire arrivée au Cameroun et ont fini dans les geôles de la république ?

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L’éternelle question de la succession fait couler beaucoup d’encre et alimente les espoirs des dauphins putatifs et, aussi des coups bas, dans un pays où la pratique de la sorcellerie est monnaie courante.

« Dans cette comédie [de succession], quatre personnages émergent au sein du Rassemblement démocratique du peuple camerounais (RDPC), René Emmanuel Sadi, Laurent Esso, Edgard Alain Mebe Ngo’o et Louis-Paul Motaze, commente Georges Dougueli, journaliste de Jeune Afrique et fin connaisseur du pays. Tous sont des piliers du régime et doivent tout, ou presque, au président. Ils sont quasiment tous passés par l’École nationale d’administration et de magistrature (Enam), le moule de l’élite administrative, à l’exception de René Emmanuel Sadi, formé à l’Institut des relations internationales du Cameroun (Iric) ». D’autres verraient bien le ministre de la Défense, Joseph Beti Assomo, un « homme droit et honnête » jouait un rôle dans le futur même si ce dernier n’est candidat à rien, pour l’instant.

D’aucuns analysent même les signes avant-coureur d’un départ de Biya : le couple présidentiel a fait construire une villa à Yaoundé où il n’avait pas de résidence privée. Le président serait donc enfin prêt à tourner la page de sa carrière politique…

Columnist: lopinion.fr

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